L'anti-somnambulique
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Devoirs corrigés    

Avertissement : L'expérience prouve qu'il n'y a aucun profit à vouloir utiliser des extraits de corrigé pour alimenter un devoir sur lequel on "sèche". A court terme, parce l'hétérogénéité du devoir qui en résulte lui enlève toute crédibilité aux yeux du correcteur. A long terme, parce que l'acquis en compétences de réflexion est nul. Nous encourageons plutôt les lycéens à utiliser ce corrigé parallèlement à l'apprentissage de la méthode (par exemple en essayant de dégager le plan).
 

 

Peut-on penser contre l'expérience ?

- Tout le monde admet que l'expérience est une source essentielle de notre connaissance.
- Pourtant le petit enfant tire de son expérience perceptive que le soleil a la taille d'une assiette ; il semblerait donc que l'expérience puisse tromper.
- Peut-on penser contre l'expérience ?

1. On pense d'abord conformément à l'expérience commune

- L'expérience est le savoir que nous tirons de notre contact avec le monde, il est clair que toute pensée ne peut s'élaborer qu'à partir de ce contact.

- L'homme ne survivrait sans doute pas s'il n'était pas capable de tirer les leçons de son expérience. Que le feu détruise mais puisse aussi réchauffer, que certains champignons soient mortels, voilà en quoi consistent d'abord les pensées des hommes : elles lui permettent de vivre parce qu'elles prolongent son expérience.

- Il y a donc un savoir de base qui est le résultat d'une pensée synthétisant les expériences que nous avons eues et que nous partageons avec les gens de notre culture.

- On peut, avec PLATON ("Ménon"), appeler "opinion droite" un tel savoir et reconnaître que, s'il est utile, il n'est pas stable car il n'est pas établi en raison.
    Ainsi les savoirs sur la neige d'un Alpin et d'un Maghrébin seront discordants car ils ont chacun une expérience très différente de cette réalité.
    Il est donc nécessaire de dépasser cette relativité et d'examiner comment la pensée doit considérer l'expérience lorsqu'elle veut être fondée en raison, c'est-à-dire devenir scientifique.

2. La science pense contre l'expérience commune

- Pour parvenir à un savoir ayant valeur universelle, il est nécessaire de critiquer l'apparente évidence de l'expérience. Cf Bachelard, "La formation de l'esprit scientifique" : "Il faut donc accepter une véritable rupture entre la connaissance sensible et la connaissance scientifique", en effet l'évidence qu'apporte la première n'est pas rationnelle, mais exprime une "satisfaction intime" profondément irrationnelle.

- Pratiquement, cela signifie que pour penser scientifiquement il ne faut jamais s'en tenir à l'objet immédiat, à l'observation première, bref à tout ce qui constitue la matière de l'expérience commune, mais se donner comme principe de méthode leur remise en cause.

- Cette attitude négative n'emporte cependant pas toute expérience, car le scientifique va mettre en place des expériences particulières ou expérimentations dont l'enseignement va être déterminant pour l'adoption ou le rejet d'une hypothèse théorique. Cf Descartes - "Discours de la méthode",6°partie.

- Mais le développement de la science aboutit à un monde contradictoire. La table du physicien majoritairement occupée par du vide, et dont la planéité n'est que l'effet statistique de l'agitation d'un très grand nombre d'infimes particules, s'oppose ainsi à la table pleine et stable sur laquelle je travaille. Comment concilier ces deux expériences du monde ?

3. Une expérience primordiale du monde est la source irrécusable de toute pensée

- Si les sciences peuvent nous donner le dernier mot sur le savoir du monde, elles n'invalident pas pour autant un savoir lié à une expérience primordiale du monde. C'est le sens de la proposition de Husserl : "L'Arche originaire Terre ne se meut pas."

- Mieux. La phénoménologie a rappelé que "toutes les connaissances s'appuient... finalement sur notre communication avec le monde comme premier établissement de la rationalité." Merleau-Ponty, "La phénoménologie de la perception", avant-propos.

- Si donc la pensée scientifique se construit en s'opposant à l'expérience commune, elle ne peut renier une expérience primordiale de communication avec le monde, car ce serait se couper de sa condition de possibilité. Cette expérience primordiale est un savoir du monde qui est d'abord inscrit dans le corps : "Ce n'est pas le savoir scientifique qui [] permet d'acquérir le savoir contenu dans le livre [] mais le savoir-mouvoir-les-mains, le savoir-tourner-les-yeux le savoir de la vie " M. Henry, "La barbarie".

Conclusion

Pour savoir si l'on peut penser contre l'expérience, il faut prendre en compte trois niveaux de l'expérience humaine : l'expérience commune qui donne le savoir propre à la survie ; l'expérimentation scientifique qui produit une pensée théorique à valeur universelle ; l'expérience primordiale du monde qui rend possible tous les autres types d'expériences et toute pensée. Ce n'est que dans un sens très particulier du mot "expérience" que l'on peut dire que la pensée peut s'opposer à l'expérience : lorsque la pensée théorique s'oppose à l'expérience commune. Notre réponse est très relative car la pensée théorique s'appuie toujours sur l'expérience primordiale et se développe par l'expérimentation. Mais l'établir nous a permis de mettre à jour une vérité absolue : toute pensée dépend toujours d'une expérience primordiale qui exprime son enracinement dans le monde. Il est sans doute bon de le rappeler à une époque où la science a facilement tendance à succomber à ses mirages prométhéens.

m'écrire    PJ Dessertine