L'anti-somnambulique
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En plein dans le 2000 !  

A propos de la valorisation contemporaine
de l'imagination


Texte dérivé d'un article paru dans Alternative Libertaire n°229, juin 2000

    Il fut un temps, un long temps – du XVII° au XX ° siècle – où la raison indiquait la voie du progrès humain, et où l'imagination, particulièrement parce qu'elle se déclinait volontiers sous la forme de la superstition, était considérée plutôt comme expression d'obscurantisme.
    Notre constat de départ, c'est la nouvelle position de l'imagination, bien haut dans le ciel des valeurs, au point que même les milieux qui se veulent les plus progressistes, s'en prévalent, et semblent même la considérer comme un moyen de libération (voir par exemple la littérature anarchiste récente en laquelle très souvent "imagination", ou "imaginaire", fait titre).
    Héritage peu réfléchi apporté par la génération 68 ? Mouvement du balancier de l'Histoire qui avait trop pointé le rationalisme marxiste avec ses conséquences inhumaines ? Il nous semble que la valorisation contemporaine de l'imagination joue trop comme une évidence. Nous proposons de la réfléchir afin de mettre un peu de lumière sur les enjeux qu'elle représente.

    Il faut remarquer d'emblée que toute valorisation de l'imagination apparaît aujourd'hui comme congruente à l'idéologie dominante.
    Il y a en effet un impérialisme, historiquement tout à fait inédit, de l'image dans le monde contemporain.

«Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles»
écrivait Debord au début de La société du spectacle (1967), précisant au paragraphe suivant :
«Les images qui se sont détachées de chaque aspect de la vie fusionnent dans un cours commun, où l'unité de cette vie ne peut plus être rétablie. La réalité considérée partiellement se déploie dans sa propre unité générale en tant que pseudo-monde à part, objet de la seule contemplation»
    C'est d'abord par le moyen de l'image que sont induits les comportements dont le pouvoir se nourrit et prospère.
    C'est par l'image que se réalise aujourd'hui cette "tyrannie douce" que Tocqueville avait pressenti comme avenir possible de la démocratie :
«Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l'avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d'un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule ; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d'agir, mais il s'oppose sans cesse à ce qu'on agisse» (De la démocratie en Amérique, 1840)
    La conscience imageante est l'interface par laquelle ces conditionnements peuvent s'opérer en douceur, sans douleur, sans sentiments de contrainte.
    Pour cela il faut deux conditions essentielles :
  • que les images que l'on propose soient telles qu'elles puissent résonner dans l'imaginaire de l'individu, et par là s'y agréger devenant partie prenante à l'expression de son désir.
  • que l'esprit critique par rapport à ces images soit a priori découragé, disqualifié.
    C'est pourquoi l'idéologie contemporaine cible massivement l'enfance : il s'agit de contribuer à la construction d'un imaginaire réceptif, dans un esprit non critique.
    C'est pourquoi aussi l'une des opérations idéologiques essentielles – quoique très peu aperçue (mais en matière de politique idéologique, le moins dit est le plus décisif) – est la valorisation de la conscience imageante, et avec elle du visuel, de l'image, de l'imagination, du spectaculaire, etc., et corollairement la dévalorisation de la conscience discursive, c'est-à-dire de la parole qui examine, argumente, raisonne, se soucie de la vérité, celle que les Grecs, eux, valorisaient sous le nom de "logos".
    Jacques Ellul, naguère, dans un ouvrage trop oublié, avait très bien analysé le phénomène :
«Telle est donc aujourd'hui notre situation. Au travers de l'efflorescence des images artificielles sans limites, nous avons ramené la vérité à la réalité, nous avons banni l'expression timide et mouvante de la vérité» (La parole humiliée, 1979)
    La valorisation de l'imagination est-elle seulement un symptôme d'assujettissement idéologique ? Peut-elle avoir aussi un sens libérateur ?

    Il faudrait alors pouvoir opposer une bonne imagination, libératrice, à une mauvaise imagination, aliénante. Mais selon quel principe réaliser cette dichotomie ?
    Serait-ce en faisant une distinction de contenu ? Quelles seraient alors les bonnes images ? Celles du peuple sain et libéré brandissant la faucille au soleil levant face à des champs de blés dorés en chantant des refrains cadencés ? Merci. L'histoire a déjà donné.
    Faut-il alors opposer les images selon leur origine ? D'un côté celles provenant du peuple, et de l'autre celles des suppôts de la mondialisation ? Ce serait présupposer le problème résolu, puisque la servitude du peuple est justement fondée sur le fait qu'il ne possède pas son imaginaire propre, ou plutôt que son imaginaire est intoxiqué par les images émanant des pouvoirs sociaux.
    On peut alors penser qu'au-delà des imaginaires sociaux aliénants pourrait être mis à jour un imaginaire propre aux individus dont il faudrait essayer de restituer la pureté, la spontanéité. Mais peut-on concevoir un individu dégagé de tout imaginaire social ? Castoriadis a établi (voir en particulier L'institution imaginaire de la société, 1975) qu'un imaginaire radical est à l'œuvre dans toute vie en société. Cet imaginaire est vecteur de pouvoir car il fonde les règles, forcément contraignantes, qui structurent la vie sociale. Et ce pouvoir, en son principe, est légitime parce que, sans insertion dans des rapports sociaux, il n'y a pas d'individu qui vaille.
    L'imaginaire d'un individu n'est donc jamais pur de toute dimension sociale. Il est impossible d'opposer de manière tranchée l'imaginaire propre à un individu aux imaginaires sociaux.

    Reste la possibilité d'une distinction selon la forme. Car ce qui semble bien caractériser tout imaginaire idéologique, c'est son caractère figé, répétitif, convenu. Les images émanant des pouvoirs sociaux n'inventent pas, elles répètent ; elles n'étonnent pas, elles choquent, ou agressent ; elles ne séduisent pas, elles racolent ; elles n'émerveillent pas, elles sont objets de voyeurisme ; elles n'ouvrent pas notre imaginaire, elles le rabattent sur de vieilles lunes. L'idéologique, dans un film, c'est sa manière d'enfiler les clichés comme des perles ; l'artistique, dans un film, c'est sa manière de proposer des images inédites qui ouvrent notre vision du monde.

    Cette distinction entre une forme ouverte de l'imaginaire et une forme fermée, entre un imaginaire protéiforme, labile, vivant, et un imaginaire figé, gelé, mort est donc la distinction pertinente que nous cherchions qui justifie que l'on puisse opposer un usage libérateur de l'imagination à son usage asservissant. Mais comment être certain que nous avons à faire à un imaginaire ouvert ? Car la distinction qui vient d'être proposée se fonde essentiellement sur des critères subjectifs ; si bien qu'à en rester là, toute image idéologique pourrait se faire passer pour libératrice.

    Alors examinons de plus près la production de cette forme fermée de l'imagination. La clôture vient du fait que l'imaginaire est utilisé comme moyen pour influencer les comportements de ceux à qui les images sont adressées. Les images sont prises dans une intention rationnelle, celle qui accorde des moyens à une fin. Le choix, la forme, le contenu, le contexte des images, tout cela est déterminé par une instance qui est extérieure à l'imaginaire et qui est un calcul rationnel.
    L'imagination est instrumentalisée par la raison.
    Mais si nous considérons l'imaginaire tel qu'en lui même, nous voyons qu'il est production spontanée d'images qui sont la position même du désir de ou des individus.
    Pas de désir exprimable qui ne soit d'abord porté par une ou des images.
    Pas d'image, spontanément formée, qui n'exprime un désir.
    La vie propre de l'imaginaire est de décliner de façon toujours renouvelée les désirs humains en fonction de l'incessant flux de stimuli auxquels les hommes sont soumis. C'est donc d'abord en son imaginaire que se donnent les fins d'un individu (ou d'un groupe social), c'est-à-dire ce qui le motive à raisonner et à agir, ce en vue de quoi il s'active dans le monde.
    C'est donc bien la raison qui est instrumentalisée par l'imagination.

    Nous constatons, dans l'opération idéologique, une inversion du processus naturel : la raison n'est plus subordonnée à l'imaginaire, c'est l'imaginaire qui est subordonné à la raison (sans perdre de vue que cette raison est à son tour subordonnée à l'imaginaire propre du producteur d'images, par exemple une fantasmatique de la domination – mais cet imaginaire-là est publiquement forclos).
    Cette inversion est-elle illégitime ? A priori non, parce que le propre de l'humain est sa capacité de "décoller" des processus naturels. Il convient cependant de le vérifier pour le cas particulier des productions idéologiques.

    Pour celui qui subit constamment ces images émanant des pouvoirs sociaux, à peu près chaque image vue concerne son désir ; elle s'agrège alors spontanément au noyau imaginaire correspondant à ce désir, dont elle se donne comme une variation ; elle va donc être traitée, dans la logique de l'imaginaire, comme l'expression possible des fins propres de l'individu.
    Ce qui institue donc la relation caractéristique à l'image idéologique, c'est la différence de position entre l'émetteur de l'image et le récepteur. Pour l'émetteur, l'image est un moyen qu'il contrôle par sa raison ; pour le récepteur, l'image est position d'une fin par sa conscience imageante. Il ne peut pas y avoir d'emblée pour le récepteur une réponse appropriée qui soit au niveau de l'intention de l'émetteur.
    Pour que cela soit concevable, il faut que le récepteur, faisant un effort de recul par rapport à son désir sollicité, quitte le niveau de l'imaginaire pour accéder à la conscience discursive, par laquelle il va penser l'intention rationnelle sous-jacente à la présence de cette image.
    C'est possible ! Mais cette possibilité est fonction de la culture de cette conscience discursive (on comprend tout l'intérêt de maintenir les enfants, et les moins jeunes, dans un "bain" d'images) ; elle est aussi fonction de la disponibilité de l'individu (car l'exercice de la raison demande un investissement énergétique supérieur) ; lorsque les sollicitations des images sont trop nombreuses, il n'est pas possible de se maintenir dans le regard critique de la conscience discursive (en ce sens, il y a désormais, stricto sensu, un problème écologique de pollution par l'image).
    On comprend également qu'il peut y avoir un usage non manipulatoire des images comme moyen : il suffit qu'émetteur et récepteur se placent d'emblée au niveau de la conscience discursive. Il faut pour cela que les images soient situées dans un contexte discursif explicite qui donne leur raison d'être. En un mot, qu'elles soient réfléchies. Elles se donnent alors pour ce qu'elles sont : un moyen adéquat pour un but identifiable. On peut par exemple imaginer certains aspects de la vie sociale en fonction d'un idéal clairement posé au préalable (par exemple la "République" de Platon).
    C'est d'ailleurs ainsi que l'imagination intervient régulièrement dans les recherches scientifiques et techniques, on parle alors de "modélisation".

    Les images asservissantes sont donc des moyens, mais ne le font pas savoir. Ce sont des images qui manifestent une intention délibérée, rationnelle, concernant le récepteur, sans la moindre métacommunication permettant de situer cette intention (métacommunication qui ne pourrait consister qu'en signes du langage, dedans ou autour des images, et se référant à elles).
    Elles s'opposent aux images qui se donnent explicitement comme moyen d'un but identifié.
    Elles s'opposent aussi aux images qui ne manifestent aucune intention rationnelle, parce qu'il n'y en a pas : celles-ci expriment l'exercice de l'imaginaire propre de leur producteur. Lorsque l'effort imaginatif de celui-ci va vers les images qui peuvent le mieux résonner dans l'imaginaire d'autrui, ces productions peuvent être consacrées comme œuvres d'art.

    La tendance actuelle à valoriser inconsidérément l'imagination recèle, à notre sens, de réels dangers pour la liberté humaine dans la mesure où elle continue à être irréfléchie : elle favorise en effet une forme de "tyrannie douce" par le moyen d'un imaginaire imposé émanant d'intérêts particuliers.
    Il ne s'agit pas pour autant d'opposer la vertueuse raison à la facile imagination. Nous avons essayé d'éclairer la situation anthropologique de l'imagination. Elle est fondamentale. C'est en particulier à partir d'elle que nous pouvons formuler un idéal de changement libérateur.
    Mais alors elle ne doit pas être considérée comme un moyen utilisable.
    Elle ne peut être autre chose que l'expression spontanée d'un désir de vie meilleure tiré de son expérience même de la vie.
    C'est à la raison ensuite qu'il faut avoir recours pour élaborer, à partir de cet imaginaire, un idéal cohérent, collectif, et des moyens pour l'atteindre.
    Comme c'est à la raison de mettre à jour les procédés actuels de conditionnement des imaginaires sociaux qui ne peuvent être opérant qu'en étant soustraits à la conscience de chacun.

    Et le premier de ces procédés semble bien être d'induire dans la conscience collective une valorisation irréfléchie de l'imagination ayant pour corollaire une dévalorisation du discursif.

    PJ Dessertine,   printemps 2000