L'anti-somnambulique
Retour à l'accueil
Quête de l'humain    

L'homme en son exil

    Conférence donnée le 30 avril 2003, au lycée Saint-Exupéry à Marseille, dans le cadre du cycle de réflexions : "Figures de l'exil"



   De prime abord, l'exil a une signification particulière précise : il est cet événement par lequel un individu, ne pouvant plus garder sa place dans la Cité, est obligé de partir pour un lieu étranger où il n'a pas sa place. Par ex. Victor Hugo de 1851 à 1870.

   Et pourtant, dans notre désir de comprendre l'humain, nous sommes tout naturellement amenés à identifier de multiples figures de l'exil qui débordent largement du cadre politique auquel se réfère la signification première du mot.

   Ainsi la notion d'exil apparaît volontiers pouvoir être exportée afin d'éclairer des domaines plus fondamentaux des comportements humains :
   — Le mythe de la Genèse ne nous montre-t-il pas l'homme exilé du Paradis terrestre ?
   — La mégalopole contemporaine n'est-elle pas lieu d'exil de populations rurales ?
   — L'automobile ne nous exile-t-elle pas du paysage ?
   — L'adolescence ne marque-t-elle pas l'entrée dans un exil du monde innocent de l'enfance ?
   etc.

   Nous aimerions éclairer cette affinité entre l'exil et la condition humaine. Pourrait-on déterminer un caractère propre à l'humain qui donne prise à cette prégnance de l'intelligibilité par l'exil ? Et cela ne nous apporterait-il pas quelques lumières sur notre façon à nous humains de cohabiter dans l'espace ?

   Il convient d'abord de noter que la notion propre, c'est-à-dire politique de l'exil, n'est pas exportée sans déformations dans le savoir anthropologique. Il importe donc de repérer les invariants de la déformation que peut subir, en ses diverses occurrences d'emploi, la notion d'exil.

1. L'exil comme modèle anthropologique

Topologie de l'exil.

  Il y a toujours deux espaces identifiables dans l'exil :

(1) Un espace d'origine pleinement déterminé positivement, nécessaire, c'est-à-dire qui ne peut pas être autre qu'il n'est.
(2) Un espace d'arrivée déterminé négativement et contingent (seules des circonstances aléatoires ont fait qu'il est ce qu'il est.)
Entre ces deux ces deux espaces prend place un espace du voyage (3) qui mène de (1) vers (2), c'est-à-dire toujours du connu à l'inconnu.

  Ce qui constitue l'événement fondateur de l'exil est le mouvement d'arrachement de (1) en lequel se détermine une configuraton passionnelle typique.

Pathos de l'exil.

(4) L'arrachement qui inaugure l'exil a, sur le plan psychologique, valeur de trauma. Le mot "arrachement" indique bien une certaine violence de l'événement au sens où les conditions du départ – et plus précisement le renoncement soudain aux liens affectifs déjà établis – ne sont pas maîtrisées.

(5) L'arrachement est toujours vécu comme une obligation pour se plier à une puissance inexorable qui présente toujours une alternative qui peut se simplifier dans les termes : ou partir ou mourir.

(6) Il se traduit aussi par un sentiment de perte dans son identité qui se traduit par la conscience d'être devenu excédentaire alors qu'on était auparavant nécessaire.

(7) Mais corollairement à cette perte, se révèle un sentiment inédit de liberté : tout un champ de possibles, jamais soupçonnés auparavant, s'ouvre aux choix de l'individu.

(8) Enfin s'affirme progressivement un sentiment propre de l'exil : la nostalgie – étymologiquement : mal du retour.
  Ce sentiment est ambivalent : il se donne comme un désir de retour insistant, mais toujours frustrant - car ce qu'il vise c'est un passé (qui n'est plus) - , mais il se donne aussi comme plaisir d'évocation ( plutôt idéalisé que mémorisé) de ce passé.
  La nostalgie est un sentiment extraordinairement durable. Il est le seul, par nature, à être plutôt renforcé qu'amoindri par le temps qui passe.

 

  Tous ces caractères s'agencent pour former comme un modèle anthropologique de l'exil : ils permettent de vérifier précisément en quoi nous pouvons éclairer un certain nombre d'occurrences de l'existence humaine par la notion d'exil.
  La condition en est cependant qu'il faut élargir la notion d'espace (et les termes liés d'arrachement et de voyage) à une signification non sensible (espace sensible = étendue) - l'espace ainsi généralisé serait le lieu de concomitance d'un ensemble d'éléments ayant des rapports déterminés - comme d'ailleurs cela se fait depuis longtemps, et rigoureusement, en mathématiques (par ex. espace vectoriel).
  Mais il n'est point nécessaire de repérer tous les caractères énumérés ci-dessus pour s'assurer de la pertinence d'une compréhension en terme d'exil.


  La présence de la nostalgie, ce " pathos d'exil " selon l'expression de Jankélévitch (l'irréversible et la nostalgie – 1974), est la condition nécessaire et suffisante pour reconnaître l'existence d'un exil.


  La nostalgie est en effet un sentiment éprouvé est reconnu par tous. C'est un sentiment qui n'a de sens que par rapport à cette topologie propre à l'exil que nous avons mise en évidence.

 

 

  

  Il convient de préciser maintenant en quoi cette configuration de caractères peut correspondre à l'expérience vécue de chaque homme ? Remarquons que tout se passe comme si la rencontre de l'exil concret, politique, faisait résonner en nous la présence d'autres exils plus profonds, comme si elle déclenchait ce que les atomistes appellent une réaction en chaîne où se libèrerait une énergie venue du cœur de l'individu.  Nous allons essayer de remonter cette intériorisation graduelle de l'expérience humaine de l'exil afin de mettre à jour les rapports entre les différents exils, ce que l'on pourrait appeler une architectonique – Architectonique : mise à jour des rapports entre les éléments d'un système – de l'exil.

 

2. Une architectonique de l'exil

  L'exil politique est particulier, il est extérieur, il fait sortir de la société à laquelle on appartient.

  Beaucoup plus général est l'exil économique qui est d'ailleurs très souvent intérieur à la société à laquelle on appartient (en particulier l'exode rural). Il n'en présente pas moins tous les caractères d'un exil. Chacun a dans sa mémoire familiale l'épisode d'abandon d'une terre parce qu'il devenait trop difficile d'y vivre. De fait, l'exil économique plus que jamais engendre des flux importants de populations.

  Plus profondément encore, ns sommes tous des exilés technologiques. Nous disons technologiques parce que la technique en tant que telle ne nous arrache pas à un environnement. Après tout, la plus grande part de l'histoire technique humaine a mise en jeu des outils qui n'avaient qu'un impact infime sur l'environnement (pierre taillée, herminette, araire, etc.). Par technologie il faut entendre un système global d'outils qui s'appellent les uns les autres et qui transforment à la fois l'environnement et notre relation à celui-ci. Ce qui est très identifiable par l'importance des sentiments nostalgiques qui accompagnent, dans l'idéologie ambiante, le développement technologique contemporain. Nous avons perdu un espace, à propos duquel nous parlons assez inconsidérément de " nature ", et un certain type de rapport à l'autre, que nous évoquons idéalement par le mot de " convivialité ".

 Mais indépendamment de toute évolution historique, nous sommes-nous pas des exilés spécifiques ? L'anthropologie préhistorique confirme de plus en plus que l'espèce humaine est le produit de l'exil de quelques anthropoïdes ne pouvant tenir leur place dans la société de primates aborigènes et arboricoles, au point de risquer la savane où il leur aura bien fallu survivre à découvert (S. Moscovici). Ce qui a enclenché l'évolution vers l'acquisition de caractères proprement hominiens : station verticale, parallélisme du gros orteil du pied (qui n'est plus opposable), déverrouillage du lobe préfrontal, etc. (A. Leroi-Gourhan). Est-ce cette mémoire antédiluvienne qui s'exprime dans les mythes d'origine qui, assez unanimement, mettent en scène un exil fondateur ? Ainsi dans la Genèse Adam et Eve sont chassés du Paradis terrestre.

  Encore plus fondamentalement, parce que cela est inscrit dans notre chair, nous sommes des exilés ontogénétiques. Et cela à deux niveaux. D'une part l'expression humaine, en particulier la littérature, regorge de nostalgie de l'enfance. Nous sommes tous des exilés du monde de l'enfance. Monde de l'innocence en ce sens que notre place y était prédéterminée par les adultes de façon à ce qu'elle soit protégée, et où nous échappions donc à la responsabilité de devoir choisir notre vie. D'autre part la psychologie contemporaine, et en particuliers les psychologies des profondeurs, telle la psychanalyse, ont mis en évidence une nostalgie de l'état prénatal où le petit individu vivant à l'état fœtal baignait dans un lieu parfaitement à sa mesure, spontanément adapté pour pouvoir satisfaire ses besoins, et protégé de toute agression. (Cf. Sandor Férenczi : Thalassa)

  Si l'on adopte l'hypothèse du même auteur, en faveur de laquelle on peut trouver de nombreux indices, d'une récapitulation ontogénétique du parcours phylogénétique (ce qui se vit par l'individu reproduirait analogiquement ce qui a été vécu par l'espèce), alors il n'y aurait qu'une distinction de point de vue entre l'exil inaugural de l'espèce humaine, et les exils de la naissance et de l'adolescence (par ex la naissance rejouerait le passage du milieu marin au milieu aérien).

   On peut alors parler d'exil existentiel : exister humainement, c'est être exilé, idée qui est au centre de plusieurs méditations philosophiques récentes (par exemple Sartre et le pour soi dans L'être et le néant). C'est le philosophe français Ferdinand Alquié qui développe cette thèse de la façon la plus probante dans son ouvrage " La nostalgie de l'être " (1950) : comme l'indique bien ce titre, c'est dans le désir de surmonter une séparation inaugurale, constitutive de notre existence, que se trouverait le motif propre de l'ouverture humaine à la pensée et particulièrement à la réflexion philosophique, laquelle serait toujours, au fond, quête de l'être.

   Ainsi nous adopterons l'hypothèse que c'est toujours en ce niveau ultime, existentiel, que résonne, en fin de compte en nous la configuration affective de l'exil. Nous comprenons d'autant plus sensiblement l'exilé historique, que nous sommes des exilés existentiels.

  Il serait alors souhaitable de mieux préciser cette condition existentielle de l'exil afin qu'elle n'apparaisse pas comme la simple présence d'une insondable nostalgie de vivre qui pourrait (Schelling et sa " sehnsucht "– qu'on peut traduire par "nostalgie") être prétexte à un romantisme aussi échevelé que vain.

3. Etre jeté dans l'espace

  Nous l'avons vu, la manière dont l'exil existentiel s'inscrit en nous est surdéterminée : il renvoie à la fois à la naissance de l'espèce, à la naissance de l'individu, et à l'accès à l'état d'adulte. Nous voulons privilégier ici l'examen de la valeur d'exil de la naissance de l'individu. Il nous semble en effet que là se joue l'expérience d'exil la plus prégnante en ce qu'elle est la seule qui implique un changement radical de milieu biologique.

   La naissance en effet est un passage brutal d'un milieu aqueux, enveloppant, anaérobie, d'apesanteur, à un milieu ouvert, aérobie, avec pesanteur. Là se vit, sans doute, l'expérience d'un arrachement la plus dramatique. Les psychologues parlent d'ailleurs à ce propos de Traumatisme de la naissance (titre d'un ouvrage du disciple de Freud, Otto Rank – 1924). Propulsé brutalement d'un milieu d'origine, protecteur, bienfaisant, vers un espace hostile et sans limite, le nouveau-né bat des membres dans le vide et crie, manifestant une grande détresse. Nous proposons de considérer que là se vit l'expérience paradigmatique de l'exil, dont tous les occurrences historiques de notre existence ne pourront être que des rappels.

  Or que se passe-t-il au fond lors de cet événement ? Ceci : notre séparation - brutale - d'avec le milieu d'origine coïncide avec notre mise en espace. Mais qu'est-ce que l'espace alors ? Une absence angoissante, un vide affolant. C'est ce qui ne nous enveloppe plus, ce qui nous interdit de nous lover, ce qui ne nous retiens plus tout en nous attirant dangereusement vers le bas, ce qui est (encore ) sans repères, ce qui est source de multiples agressions sensibles (lumière, bruit, température ambiante qui n'est jamais juste comme …, odeurs bizarres, etc…) . L'espace pour le nouveau-né, c'est l'expérience effrayante qui conjugue des agressions inassignables et l'absence de limites.

  Il faut donc considérer cet exil inaugural de notre existence qu'est la naissance, non pas comme une exploitation d'un espace déjà là, comme le sont les exils historiques (je quitte mon espace d'origine pour me lancer dans un autre espace), il faut le considérer comme constitutif de l'espace. Car l'espace de nos errances, de nos exils à venir aura toujours ce caractère illimité et hostile, cette tonalité affective négative, qu'il lui a été donné à notre naissance.

  Notre premier exil est notre mise en espace. Mieux, notre exil existentiel est un exil dans l'espace. Nous, êtres humains, sommes des exilés dans l'espace. C'est d'ailleurs ce que révèle l'expérience de la contemplation du ciel nocturne : " En regardant tout l'univers muet et l'homme sans lumière, abandonné à lui-même et comme égaré dans ce recoin de l'univers sans savoir qui l'y a mis, ce qu'il y est venu faire, ce qu'il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance, j'entre en effroi, comme un homme qu'on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s'éveillerait sans connaître où il est et sans moyen d'en sortir. " PASCAL. Levons les yeux au ciel, toujours nous nous verrons exilés.

   Lorsque nous rebaissons les yeux nous retrouvons la présence d'autrui. Nous allons voir comment autrui nous permet de gérer notre existence d'exilé.

4. L'espace comme principe de différenciation.

  Michel Tournier, dans son ouvrage " Vendredi ou les limbes du Pacifique " décrit un Robinson sur son île qui, dans son impuissance à vivre dans cet espace que ne structure pas la présence d'autrui, trouve une alvéole dans un rocher, sous le sol, au centre de l'île, en laquelle il se recroqueville et s'abandonne …

   L'alvéole de Robinson reproduit l'espace intra utérin habité par le fœtus. C'est un espace qui se clos sur lui-même en se livrant sans reste, c'est-à-dire sans recoin, sans échappée, au corps qui l'occupe. C'est un espace qui n'a pas besoin d'autrui pour être habitable. C'est un espace qui est tout autrui en lui-même au sens où il apporte l'essentiel de ce qui est attendu d'autrui : la possibilité d'abandon dans une sécurité, disons plutôt une confiance, totale. Remarquons que c'est bien aussi ce que réalise la communion sexuelle.

  C'est pour cela qu'il serait plus approprié d'appeler cet espace un milieu.

  Mais tout autre est l'espace sans repères en lequel nous jette la naissance. Heureusement qu'un bras humain retient bien vite le nouveau-né à l'orée du vide ! Heureusement que les bras maternels entourent et rassurent aussitôt ! C'est tout de suite, et toujours désormais, autrui qui fait repère, qui structure notre espace d'exil. Autrui ne supprime pas l'illimitation de l'espace. Il le relativise : il y a d'autres points de vue, j'échappe donc au vertige d'une confrontation solitaire à l'espace sans repères. Il donne des balises, des points d'appui, et en ces points je suis protégé des menaces de l'illimité. Enfin, par la confrontation des points de vue, il va permettre de constituer un monde commun, maîtrisé, habitable, ce qui s'accomplira pleinement par la possession d'un langue commune.

  Mais cet espace, ainsi domestiqué, est sans rapport avec le milieu prénatal. L'espace prénatal était parfaitement homogène et transparent (tout y était approprié par le petit fœtus) - comme dans l'alvéole de Robinson : en cet espace son point de vue est tout le point de vue possible, il ne peut y en avoir de différents, ni de meilleur. L'espace existentiel est lui essentiellement principe de différenciation. L'espace n'est toujours que l'espace de mon point de vue. L'espace du point de vue d'autrui toujours m'échappe. Et donc c'est autrui lui-même qui m'échappe car son expérience de l'existence est toujours de son point de vue, c'est-à-dire différente du mien.

   Chaque autrui a donc son point de vue singulier sur le monde, qui, au fond, m'échappe. Etre exilé dans l'espace c'est toujours être limité à son point de vue. C'est être exilé dans sa différence. Notre plus profonde nostalgie, c'est peut-être le milieu d'indifférence prénatal où tout autrui était coïncidence à soi. Ce que réalise peut-être, fugitivement, la communion sexuelle. Cela permettrait de rendre compte de l'importance de la libido ds l'expérience humaine. On pourrait aussi à partir de ces propositions retrouver le dualisme en soi/ pour soi de Sartre dans " L'être et le néant ".

  Nous sommes ainsi exilé dans un espace toujours incomplet, nous sommes exilés dans notre différence. Que faire de cette insatisfaction existentielle ?

5. L'errance et l'appartenance.

  Tenu par une profonde et secrète nostalgie, l'homme n'est bien nulle part en cet espace où il doit faire quelque chose de son existence. Il est celui qui ne sait jamais où se mettre, qui a toujours besoin de se déplacer. L'espèce humaine est, par excellence, l'espèce errante. Au fond, la condition concrète d'exilé est la vérité de la condition humaine, l'homme s'exile parce qu'il est déjà exilé d'être né. Mais ces déplacements ne produisent pas uniquement dans l'espace sensible. La connaissance, la technique, la culture en général, peuvent être considérés comme des modes de déplacement. Ce que confirme bien le fait qu'elles peuvent être motif à nostalgie.

  "Un animal, – et j'ai fait allusion à l'étude du comportement instinctif, comportement structuré par des patterns innés, – est informé héréditairement à ne recueillir et à ne transmettre que certaines informations. Celles que sa structure ne lui permet pas de recueillir sont pour lui comme si elles n'étaient point. C'est la structure de l'animal qui dessine, dans ce qui paraît à l'homme le milieu universel, autant de milieux propres à chaque espèce animale, comme von Uexkull l'a établi. Si l'homme est informé à ce même titre, comment expliquer l'histoire de la connaissance, qui est l'histoire des erreurs et l'histoire des victoires sur l'erreur ? Faut-il admettre que l'homme est devenu tel par mutation, par une erreur héréditaire ? La vie aurait donc abouti par erreur à ce vivant capable d'erreur. En fait, l'erreur humaine ne fait probablement qu'un avec l'errance. L'homme se trompe parce qu'il ne sait où se mettre. L'homme se trompe quand il ne se place pas à l'endroit adéquat pour recueillir une certaine information qu'il recherche. Mais aussi, c'est à force de se déplacer qu'il recueille de l'information ou en déplaçant, par toutes sortes de techniques – et on pourrait dire que la plupart des techniques scientifiques reviennent à ce processus – les objets les uns par rapport aux autres, et l'ensemble par rapport à lui. La connaissance est donc une recherche inquiète de la plus grande quantité et de la plus grande variété d'information.
   Georges CANGUILHEM, Études d'histoire et de philosophie des sciences.

  Tant que l'homme cherche où aller, tant qu'il essaie de nouveaux point de vue, tant qu'il erre, tant qu'il s'exile, tant qu'il invente (inventer c'est déplacer son rapport à l'environnement), tant qu'il crée (créer c'est toujours trouver un point de vue inédit. Cf. l'art), l'homme est dans sa vérité. L'homme accepte qu'il existe des points de vue différents et surmonte l'insuffisance de son point de vue en l'enrichissant d'autres points de vue possibles. Il accepte la différence d'autrui et s'en enrichit.

 

  

  Mais l'homme peut aussi se donner des positions de repli en lesquels il va se donner les moyen d'escamoter la différence. Comme une sorte de niche d'indifférence qui va pouvoir faire droit à son sentiment nostalgique. La méthode pour escamoter la différence c'est de la masquer en mettant en avant une propriété commune des individus qui permette un plaisir partagé ; ce que l'on peut appeler les appartenances.

  Ainsi la famille peut résorber les contentieux provenant des différences en lui opposant le lien affectif entre ses membres. Le patriotisme, la confession religieuse, le racisme, le corporatisme, se servent d'opportunités d'histoire, de croyance, d'apparence physique, de position économique, pour résorber ainsi régressivement (c'est bien la nostalgie qui inspire) les différences, dans un plaisir partagé qui ne peut être que d'identité (le plaisir ne vaut toujours que pour soi, fût-ce un soi élargi), et qui pour cela se nourrit obligatoirement de l'hostilité envers ceux qui ont la propriété différente.

  De cette manière les différences parviennent ordinairement à se résorber assez bien dans les appartenances ; mais cette effacement de la menace que fait peser la différence entre les individus n'est alors que relative, puisque le processus creuse d'autant plus la différence entre ceux qui "appartiennent" et les autres.

  Mais puisque l'on est dans une position nostalgique, on va se défendre de cette différence qui menace de l'extérieur : ou bien tu peux donner les signes d'appartenance et tu te plies aux valeurs d'appartenance proclamées, ou bien tu disparais. Les replis d'appartenance créent les conditions d'apparition de la violence sociale. Et la violence sociale crée les conditions de l'exil …

  Ainsi la boucle est bouclée. Nous retrouvons en ce point, où nous a mené l'analyse des conséquences de l'exil existentiel, le motif principal de l'exil politique qui fait de cette figure sociale un ferment essentiel de la vitalité des sociétés. Car la présence de l'exilé, qui est présence vivante et valorisante de la différence, va contribuer à faire prendre conscience de la vanité du désir d'appartenance, et faire valoir les valeurs qui intègrent la différence, les valeurs de culture.

Conclusion

  Ce qui fait résonner en nous si profondément les situations d'exil, c'est que nous sommes tous des exilés existentiels. Et le lieu de cet exil est proprement l'espace, cet espace qui nous échappe parce qu'il n'est que celui de notre point de vue et où pourtant nous essayons de bâtir un monde commun.

  Il y a une leçon de connaissance : il est toujours légitime de décliner, pour comprendre des aspects de la conditions humaines, le modèle, tel que nous l'avons précisé, de l'exil. Dans la mesure où il correspond aux phénomènes, il est forcément éclairant parce que nous possédons en nous le meilleur savoir qui soit de l'exil, un savoir non pas inné, mais, au sens strict, de naissance.

  Il y a une leçon éthique : être pleinement humain c'est savoir se déplacer au sens le plus large du terme que nous avons développé. C'est aussi accueillir celui qui s'est déplacé, non pas par charité morale, mais parce que c'est le meilleur moyen de se déprendre des logiques d'appartenance – logiques nostalgiques et illusoires parce que, en tant que logiques d'indifférence, elles sont finalement inhumaines

    PJ Dessertine